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fr:comprendre:textes:lettres:2004_08_31-moi_et_mon_rond-point

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 ======    Moi et mon rond-point (mail collectif du 31 août 2004)   ====== ======    Moi et mon rond-point (mail collectif du 31 août 2004)   ======
- <font inherit/-webkit-system-font, ;;rgb(0, 0, 0);;inherit>**De:</font** +<WRAP justify > 
- <font inherit/-webkit-system-font, ;;inherit;;inherit>planel@clipper.ens.fr (Vincent Planel)</font> +<WRAP alsqr
- <font inherit/-webkit-system-font;;rgb(0, 0, 0);;inherit>**Objet:</font> ** +// Un mail complaisant et creux, qui ne livre aucune des raisons réelles de ma présence sur ce carrefour mais c'est une préfiguration de mon [[fr:comprendre:textes:academia:dea|mémoire de DEA]]J'imagine qu'il fallait donner des nouvelles.\\ 
- <font inherit/-webkit-system-font;;inherit;;inherit>**(Coll.) Moi et mon rond-point**</font> +À contraster avec le texte du lendemain[[fr:comprendre:textes:lettres:2004_09_01-ziad_et_moi|Ziad et moi]], non envoyé celui-mais que je trouve assez lucide.//
- <font inherit/-webkit-system-font, ;;rgb(0, 0, 0);;inherit>**Date:</font> ** +
- <font inherit/-webkit-system-font, ;;inherit;;inherit>31 août 2004 à 04:29:56 UTC+2</font>+
  
-Chers tous,\\ +</WRAP>
-\\ +
-Il y a presque un mois, je vous ai envoyé des nouvelles de Sanaa. J’y\\ +
-parlais d’un malaise que j’interprétais de manière un peu flottante : il\\ +
-fallait vous parler de l’Islam, et que de l’Islam, ou bien de la condition\\ +
-des femmes\\ +
-non pas parce que j’en avais envie mais parce que la situation\\ +
-l’exigeait. Je cassais du sucre sur Libération (qui symbolise à mes yeux\\ +
-l’islamophobie bien pensante de mon milieu social) et vous accusais en\\ +
-quelque sorte de me gâcher le plaisir, de m’empêcher d’être épanoui au\\ +
-Yémen\\ +
-\\ +
-Peu après, j’ai réalisé à quel point tout ça ne tenait pas debout : le\\ +
-malaise était bien réel, mais il était profond. C’était le malaise de\\ +
-vivre dans un pays qui me reste étranger, dans une ville que je connais\\ +
-peu. C’était la sensation de claustrophobie qu’on ressent quand les\\ +
-Yéménites se succèdent et se ressemblent, quand on n’a ni l’énergie ni les\\ +
-moyens de faire voler en éclat ce petit rôle étroit qu’on réserve à l’hôte\\ +
-occidental, choyé et respecté, à qui on dit toujours les mêmes choses et\\ +
-qu’on observe comme une bête curieuse.\\ +
-Au fond j’étais sujet à une déprime latente, sans oser me l’avouer tant\\ +
-j’avais voulu retourner au Yémen. Alors je donnais sens, tant bien que\\ +
-mal, à ce malaise qui m’empêchait de me lever le matin. Il en faut de la\\ +
-volonté, parfois, et ça peut aider de se galvaniser : j’ai toujours\\ +
-préféré me représenter en funambule du « Choc des Civilisations », plutôt\\ +
-que d’être un paumé qui va faire le guignol chez des gens qui ne me\\ +
-comprennent pas\\ +
-\\ +
-\\ +
-Voilà, c’est tout. Passons à autre chose.\\ +
-\\ +
-***\\ +
-\\ +
-Il est minuit et demi. J’ai envie de ne pas me coucher trop tard ce soir :\\ +
-une longue journée, de nombreuses discussions\\ +
-Je m’engage dans le petit\\ +
-passage qui mène à mon immeuble, sans avoir reconnu personne parmi les\\ +
-passants qui remontent l’avenue. J’entends mon nom dans mon dos, pourtant\\ +
-: « Mansour\\ +
-Je peux te parler un instant ? » Je me retourne et je serre\\ +
-la main à un homme que je ne reconnais pas, et qui pourtant me parle comme\\ +
-si nous venions de nous quitter. Il m’explique, visiblement gêné, qu’il a\\ +
-un problème à l’entrejambes, qu’il doit aller voir un docteur\\ +
-« Mais je\\ +
-n’ose pas demander aux proches, j’ai honte. Est-ce que tu pourrais m’aider\\ +
-? Même j’ai honte de te demander à toi\\ +
-»\\ +
-« D’accord, mais dis-moi, d’où est-ce que tu me connais ? » Il me répond :\\ +
-« Oh, c’est que je te vois toujours sur le rond-point\\ +
-» Je lui donne 100\\ +
-rials : beaucoup plus que ce qu’on donne aux mendiants, beaucoup moins que\\ +
-le prix d’une consultation. Il me remercie pour mon aide : « Que Dieu te\\ +
-le rende, Mansour\\ +
-Merci ! » De rien, je lui dis, et bonne nuit.\\ +
-\\ +
-\\ +
-Cela fait deux semaines que je suis descendu à Ta’izz. J’ai maintenant une\\ +
-chambre au bord du rond-point, c’est agréable. J’aime de plus en plus ce\\ +
-lieu, où les gens se connaissent parfois sans se connaître, tout comme ils\\ +
-me connaissent sans me connaître. Je traverse la rue, papote avec Shakib\\ +
-qui ferme son épicerie\\ +
-Depuis la table d’un restaurant, j’appelle Ahmed\\ +
-qui passait par là, je paye l’addition et nous discutons au bord du\\ +
-trottoir\\ +
-Je remonte de l’autre coté du carrefour où Iyad et Moncef\\ +
-blaguent, entourés d’enfants.\\ +
-A chaque terrasse de café, des gens à qui j’ai déjà parlé, ou pas, je ne\\ +
-sais plus. Mais l’attention que chacun porte au Français m’aide à les\\ +
-fixer dans ma mémoire : celui-ci m’aborde en blaguant, celui-là m’observe\\ +
-avec étonnement, un autre est timide, curieux ou distant. Je n’ai qu’à\\ +
-m’asseoir, faire comme les gens, qui sont là, prendre un thé, regarder les\\ +
-voitures passer\\ +
-Et le soupir de détente de l’après-qat.\\ +
-\\ +
-Bien sûr, je suis moi aussi une personne du rond-point, peut-être même une\\ +
-personnalité. Lorsque je m’assois pour discuter avec quelqu’un, d’autres\\ +
-s’approchent, écoutent derrière nos épaules, se demandent d’où je viens,\\ +
-ce que je fais ici. Parfois je blague en disant que je fais partie des\\ +
-fous qui arpentent le rond-point en permanence, et dont les paroles\\ +
-égarées font les bons mots du moment. Certains d’entre eux, comme moi, ont\\ +
-un petit carnet sur lesquels ils marquent les phrases sans queue ni tête\\ +
-que leurs inspirent les rencontres. Car même les fous sont aussi un peu\\ +
-spectateurs.\\ +
-\\ +
-Donc, je me sens bien sur ce rond-point. Mais ce n’est pas un miracle, par\\ +
-la magie du lieu\\ +
-Comme l’année dernière, je constate que la vie sociale\\ +
-commence avec des points d’attache. Aux yeux de tous les hommes du\\ +
-rond-point, je suis le Français qui traîne le soir devant le magasin du\\ +
-Qadasi et qui va régulièrement faire un tour dans le quartier des Khodshy.\\ +
-On me situe, donc, mais il y a plus.\\ +
-Des histoires : Khaldun s’est tordu la jambe en faisant de la lutte avec\\ +
-Na’if ; ces jours-ci je comprends pas trop s’ils se font la gueule ou pas\\ +
-et Khaldun a pas la forme. Il y a aussi Ammar qui traîne devant son\\ +
-magasin avec les copains de sa promo de Chimie. Ils viennent d’être\\ +
-diplômés et sont en compétition pour un poste dans une usine de biscuits.\\ +
-Plus que quelques jours avant l’entretien final, moi je suis sur que c’est\\ +
-Mohamed Sharif qui va l’avoir : ce type est hyper fin et malin. Lui aussi\\ +
-il étudie les malades mentaux du rond-point, les paranos, les nerveux,\\ +
-ceux qui ont des tics\\ +
-\\ +
-Passée l’excitation des retrouvailles, j’ai plaisir à savoir que leur vie\\ +
-continue, que Ziad fait sa première journée à son nouveau travail, que\\ +
-Fuwwaz a démissionné de Mecca Cola, qu’Abdallah, au chômage, est toujours\\ +
-aussi insouciant. Ces gens ne sont pas seulement des « contacts » : j’aime\\ +
-savoir qu’ils sont là et suivre leur existence.\\ +
-Peut-être c’est l’effet de l’ennui, de la fatigue d’être soi, mais au\\ +
-Yémen on prend plaisir à regarder les autres vivre. Pour moi, ces\\ +
-relations me donnent une contenance, au sens fort du terme. Ce sont elles\\ +
-qui m’informent que je suis bien où je suis, et pourtant que je ne suis\\ +
-pas seul au monde. Car bien sûr ces gens sont étrangers, bien sûr ils ne\\ +
-me comprennent pas, et alors ? Est-ce que j’attends vraiment de mes amis\\ +
-français qu’ils me « comprennent » ? Pourquoi ici cela m’angoisserait ? En\\ +
-réalité je ne suis pas plus loin ici qu’ailleurs.\\ +
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-Voilà pour les considérations métaphysiques. Vous y croyez ou vous y\\ +
-croyez pas : l’important, c’est qu’en pratique ce genre de spéculations\\ +
-m’aident à savoir ce que je fais, comment m’y prendre pour réussir mon\\ +
-terrain.\\ +
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-Après une recherche localisée dans une pièce, un leader, une bande de\\ +
-jeunes, j’étais un peu pris de panique à l’idée d’étudier le rond-point du\\ +
-Hawdh. J’avais peur de m’y perdre, de m’éparpiller parmi tous ces milieux,\\ +
-toutes ces classes, tous les mondes qui s’y croisent. J’ai passé quelques\\ +
-longues après-midi à regarder le flot des voitures avec anxiété, sans\\ +
-arriver à savoir ce que je cherchais. J’ai harcelé de questions mal posées\\ +
-mes amis, impuissants à m’aider pour définir mon sujet.\\ +
-En réalité personne n’a la clé du Hawdh : chacun y vient par lui-même avec\\ +
-sa personne, ses pensées, le souci de ses proches et de ses amis. On y\\ +
-prend les nouvelles du monde, on s’y observe, et on est prêt à donner son\\ +
-avis, j’en suis sûr, dès lors qu’on sait à qui on parle ! Alors moi j’y\\ +
-viens avec ma personne, de Français, de « chrétien », avec mes humeurs et\\ +
-mes sourires, et les questions qui me retiennent au Yémen :\\ +
-\\ +
-Les jeunes de ma maîtrise ont pris un an, mais la situation n’a pas bougé\\ +
-d’un pouce. Les mendiants, les fous et les vendeurs de chewing-gum, les\\ +
-journaliers qui dorment sur des cartons et les jeunes sans le sou : tout\\ +
-autour de ce rond-point converge pour dire que ça ne va pas, qu’après dix\\ +
-ans de crise la précarité n’épargne plus personne.\\ +
-J’ai passé l’été dernier avec des jeunes chômeurs qui faisaient comme si\\ +
-de rien n’était, qui m’ont presque fait oublier les trottoirs défoncés et\\ +
-les enseignes délabrées. Cette année à l’inverse, je suis à la recherche\\ +
-d’une conscience collective. Je voudrais voir l’allure que prend la crise\\ +
-dans la tête des gens.\\ +
-\\ +
-\\ +
-Je ne sais pas trop ce que je raconte dans ce mail. C’est un peu décousu\\ +
-et ça n’a rien de sociologique\\ +
-Ce soir pourtant, je ne sais pas pourquoi,\\ +
-j’ai foi dans ce que je fais.\\ +
-C’est dans la durée que l’ethnographie prend tout son sens, et depuis\\ +
-quelques jours je me sens concerné par ce que j’étudie. J’ai l’impression\\ +
-bizarre d'observer d’autres moi-même, des gens qui cherchent le sens de\\ +
-cette crise, entre autre. Des gens qui ne sont pas plus le Yémen que je ne\\ +
-suis la France, mais qui sortent simplement prendre un thé sur les bords\\ +
-du rond-point.\\ +
-\\ +
-\\+
  
 +> De: planel@clipper.ens.fr (Vincent Planel)
 +> Objet: (Coll.) Moi et mon rond-point
 +> Date: 31 août 2004 à 04:29:56 UTC+2
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 +Chers tous,
 +
 +Il y a presque un mois, je vous ai envoyé des nouvelles de Sanaa. J'y
 +parlais d'un malaise que j'interprétais de manière un peu flottante : il
 +fallait vous parler de l'Islam, et que de l'Islam, ou bien de la condition
 +des femmes, non pas parce que j'en avais envie mais parce que la situation
 +l'exigeait. Je cassais du sucre sur Libération (qui symbolise à mes yeux
 +l'islamophobie bien pensante de mon milieu social) et vous accusais en
 +quelque sorte de me gâcher le plaisir, de m'empêcher d'être épanoui au
 +Yémen
 +
 +Peu après, j'ai réalisé à quel point tout ça ne tenait pas debout : le
 +malaise était bien réel, mais il était profond. C'était le malaise de
 +vivre dans un pays qui me reste étranger, dans une ville que je connais
 +peu. C'était la sensation de claustrophobie qu'on ressent quand les
 +Yéménites se succèdent et se ressemblent, quand on n'a ni l'énergie ni les
 +moyens de faire voler en éclat ce petit rôle étroit qu'on réserve à l'hôte
 +occidental, choyé et respecté, à qui on dit toujours les mêmes choses et
 +qu'on observe comme une bête curieuse.\\
 +Au fond j'étais sujet à une déprime latente, sans oser me l'avouer tant
 +j'avais voulu retourner au Yémen. Alors je donnais sens, tant bien que
 +mal, à ce malaise qui m'empêchait de me lever le matin. Il en faut de la
 +volonté, parfois, et ça peut aider de se galvaniser : j'ai toujours
 +préféré me représenter en funambule du « Choc des Civilisations », plutôt
 +que d'être un paumé qui va faire le guignol chez des gens qui ne me
 +comprennent pas
 +
 +
 +Voilà, c'est tout. Passons à autre chose.
 +
 +***
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 +Il est minuit et demi. J'ai envie de ne pas me coucher trop tard ce soir :
 +une longue journée, de nombreuses discussions.
 +Je m'engage dans le petit passage qui mène à mon immeuble, sans avoir reconnu personne parmi les
 +passants qui remontent l'avenue. J'entends mon nom dans mon dos, pourtant
 +: « Mansour, Je peux te parler un instant ? » Je me retourne et je serre
 +la main à un homme que je ne reconnais pas, et qui pourtant me parle comme
 +si nous venions de nous quitter. Il m'explique, visiblement gêné, qu'il a
 +un problème à l'entrejambes, qu'il doit aller voir un docteur
 +« Mais je n'ose pas demander aux proches, j'ai honte. Est-ce que tu pourrais m'aider
 +? Même j'ai honte de te demander à toi »
 +« D'accord, mais dis-moi, d'où est-ce que tu me connais ? » Il me répond :
 +« Oh, c'est que je te vois toujours sur le rond-point » Je lui donne 100
 +rials : beaucoup plus que ce qu'on donne aux mendiants, beaucoup moins que
 +le prix d'une consultation. Il me remercie pour mon aide : « Que Dieu te
 +le rende, Mansour, Merci ! » De rien, je lui dis, et bonne nuit.
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 +Cela fait deux semaines que je suis descendu à Ta'izz. J'ai maintenant une chambre au bord du rond-point, c'est agréable. J'aime de plus en plus ce
 +lieu, où les gens se connaissent parfois sans se connaître, tout comme ils
 +me connaissent sans me connaître. Je traverse la rue, papote avec Shakib
 +qui ferme son épicerie.
 +Depuis la table d'un restaurant, j'appelle Ahmed
 +qui passait par là, je paye l'addition et nous discutons au bord du
 +trottoir.
 +Je remonte de l'autre coté du carrefour où Iyad et Moncef
 +blaguent, entourés d'enfants.
 +A chaque terrasse de café, des gens à qui j'ai déjà parlé, ou pas, je ne
 +sais plus. Mais l'attention que chacun porte au Français m'aide à les
 +fixer dans ma mémoire : celui-ci m'aborde en blaguant, celui-là m'observe
 +avec étonnement, un autre est timide, curieux ou distant. Je n'ai qu'à
 +m'asseoir, faire comme les gens, qui sont là, prendre un thé, regarder les
 +voitures passer.
 +Et le soupir de détente de l'après-qat.
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 +Bien sûr, je suis moi aussi une personne du rond-point, peut-être même une
 +personnalité. Lorsque je m'assois pour discuter avec quelqu'un, d'autres
 +s'approchent, écoutent derrière nos épaules, se demandent d'où je viens,
 +ce que je fais ici. Parfois je blague en disant que je fais partie des
 +fous qui arpentent le rond-point en permanence, et dont les paroles
 +égarées font les bons mots du moment. Certains d'entre eux, comme moi, ont
 +un petit carnet sur lesquels ils marquent les phrases sans queue ni tête
 +que leurs inspirent les rencontres. Car même les fous sont aussi un peu
 +spectateurs.
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 +Donc, je me sens bien sur ce rond-point. Mais ce n'est pas un miracle, par
 +la magie du lieu.
 +Comme l'année dernière, je constate que la vie sociale
 +commence avec des points d'attache. Aux yeux de tous les hommes du
 +rond-point, je suis le Français qui traîne le soir devant le magasin du
 +Qadasi et qui va régulièrement faire un tour dans le quartier des Khodshy.
 +On me situe, donc, mais il y a plus.
 +Des histoires : Khaldun s'est tordu la jambe en faisant de la lutte avec
 +Na'if ; ces jours-ci je comprends pas trop s'ils se font la gueule ou pas
 +et Khaldun a pas la forme. Il y a aussi Ammar qui traîne devant son
 +magasin avec les copains de sa promo de Chimie. Ils viennent d'être
 +diplômés et sont en compétition pour un poste dans une usine de biscuits.
 +Plus que quelques jours avant l'entretien final, moi je suis sur que c'est
 +Mohamed Sharif qui va l'avoir : ce type est hyper fin et malin. Lui aussi
 +il étudie les malades mentaux du rond-point, les paranos, les nerveux,
 +ceux qui ont des tics.
 +
 +Passée l'excitation des retrouvailles, j'ai plaisir à savoir que leur vie
 +continue, que Ziad fait sa première journée à son nouveau travail, que
 +Fuwwaz a démissionné de Mecca Cola, qu'Abdallah, au chômage, est toujours
 +aussi insouciant. Ces gens ne sont pas seulement des « contacts » : j'aime
 +savoir qu'ils sont là et suivre leur existence.\\
 +Peut-être c'est l'effet de l'ennui, de la fatigue d'être soi, mais au
 +Yémen on prend plaisir à regarder les autres vivre. Pour moi, ces
 +relations me donnent une contenance, au sens fort du terme. Ce sont elles
 +qui m'informent que je suis bien où je suis, et pourtant que je ne suis
 +pas seul au monde. Car bien sûr ces gens sont étrangers, bien sûr ils ne
 +me comprennent pas, et alors ? Est-ce que j'attends vraiment de mes amis
 +français qu'ils me « comprennent » ? Pourquoi ici cela m'angoisserait ? En
 +réalité je ne suis pas plus loin ici qu'ailleurs.
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 +Voilà pour les considérations métaphysiques. Vous y croyez ou vous y
 +croyez pas : l'important, c'est qu'en pratique ce genre de spéculations
 +m'aident à savoir ce que je fais, comment m'y prendre pour réussir mon
 +terrain.
 +
 +Après une recherche localisée dans une pièce, un leader, une bande de
 +jeunes, j'étais un peu pris de panique à l'idée d'étudier le rond-point du
 +Hawdh. J'avais peur de m'y perdre, de m'éparpiller parmi tous ces milieux,
 +toutes ces classes, tous les mondes qui s'y croisent. J'ai passé quelques
 +longues après-midi à regarder le flot des voitures avec anxiété, sans
 +arriver à savoir ce que je cherchais. J'ai harcelé de questions mal posées
 +mes amis, impuissants à m'aider pour définir mon sujet.\\
 +En réalité personne n'a la clé du Hawdh : chacun y vient par lui-même avec
 +sa personne, ses pensées, le souci de ses proches et de ses amis. On y
 +prend les nouvelles du monde, on s'y observe, et on est prêt à donner son
 +avis, j'en suis sûr, dès lors qu'on sait à qui on parle ! Alors moi j'y
 +viens avec ma personne, de Français, de « chrétien », avec mes humeurs et
 +mes sourires, et les questions qui me retiennent au Yémen :
 +
 +Les jeunes de ma maîtrise ont pris un an, mais la situation n'a pas bougé
 +d'un pouce. Les mendiants, les fous et les vendeurs de chewing-gum, les
 +journaliers qui dorment sur des cartons et les jeunes sans le sou : tout
 +autour de ce rond-point converge pour dire que ça ne va pas, qu'après dix
 +ans de crise la précarité n'épargne plus personne.\\
 +J'ai passé l'été dernier avec des jeunes chômeurs qui faisaient comme si
 +de rien n'était, qui m'ont presque fait oublier les trottoirs défoncés et
 +les enseignes délabrées. Cette année à l'inverse, je suis à la recherche
 +d'une conscience collective. Je voudrais voir l'allure que prend la crise
 +dans la tête des gens.
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 +Je ne sais pas trop ce que je raconte dans ce mail. C'est un peu décousu
 +et ça n'a rien de sociologique.
 +Ce soir pourtant, je ne sais pas pourquoi, j'ai foi dans ce que je fais.
 +C'est dans la durée que l'ethnographie prend tout son sens, et depuis
 +quelques jours je me sens concerné par ce que j'étudie. J'ai l'impression
 +bizarre d'observer d'autres moi-même, des gens qui cherchent le sens de
 +cette crise, entre autre. Des gens qui ne sont pas plus le Yémen que je ne
 +suis la France, mais qui sortent simplement prendre un thé sur les bords
 +du rond-point.
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fr/comprendre/textes/lettres/2004_08_31-moi_et_mon_rond-point.1653921510.txt.gz · Dernière modification : 2022/05/30 16:38 de mansour

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