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====== Ani et la gamme tempérée ====== | ====== Ani et la gamme tempérée ====== |
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Au printemps 1996 j’avais quinze ans, j’étais aux Etats-Unis pour apprendre l’anglais. Ma correspondante m’a emmené à un concert d’Ani Difranco, j’ai ramené en France quelques disques. Ma grande sœur était partie de la maison à peu près dans cette période. Elle a en quelque sorte pris sa place, et je suis rapidement devenu addict de cette voix. | Au printemps 1996 j’avais quinze ans, j’étais aux Etats-Unis pour apprendre l’anglais. Ma correspondante m’a emmené à un concert d’[[.:|Ani Difranco]], j’ai ramené en France quelques disques. Ma grande sœur était partie de la maison à peu près dans cette période. Elle a en quelque sorte pris sa place, et je suis rapidement devenu addict de cette voix. |
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En fait je crois qu'un aspect décisif, pour mon oreille, a été qu’Ani Difranco n’a aucune formation musicale savante. Certes, sa musique s’inscrit dans la gamme tempérée, qui encadre toute la musique européenne depuis le XVIIe siècle. Ani ne va pas chercher dans les quarts de ton de la musique pré-moderne, orientale, ou des musiques klezmer juives ashkénazes. Rien de tout ça : Ani ne joue que des « sol » des « mi » et des « la ». Mais si on lui dit « C’est en sol », elle ne sait quoi faire de cette information ([[https://youtu.be/lJv8-_5arlk?t=259|cf récit de sa rencontre avec Prince]]). | En fait je crois qu'un aspect décisif, pour mon oreille, a été qu’Ani Difranco n’a aucune formation musicale savante. Certes, sa musique s’inscrit dans la gamme tempérée, qui encadre toute la musique européenne depuis le XVIIe siècle. Ani ne va pas chercher dans les quarts de ton de la musique pré-moderne, orientale, ou des musiques klezmer juives ashkénazes. Rien de tout ça : Ani ne joue que des « sol » des « mi » et des « la ». Mais si on lui dit //« C’est en sol! »// ([[https://youtu.be/lJv8-_5arlk?t=295|comme Prince lui a dit un jour…]]), elle ne sait quoi faire de cette information. |
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Ani hérite donc du cadre de la gamme tempérée, sans en connaître les clés. Et de toute manière, toute transposition serait impraticable, vu qu’elle travaille sur des guitares dont elle a modifié la hauteur des cordes par rapport à l’accordage standard (Mi, La, Ré, Sol, Si, Mi).\\ | Ani hérite donc du cadre de la gamme tempérée, sans en connaître les clés. Et de toute manière, toute transposition serait impraticable, vu qu’elle travaille sur des guitares dont elle a modifié la hauteur des cordes par rapport à l’accordage standard (Mi, La, Ré, Sol, Si, Mi).\\ |
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Je précise que la poésie d’Ani Difranco ne contient aucune référence explicite au judaïsme ou à la judéïté, tout au plus aux valeurs du socialisme (c'est peut-être équivalent dans le contexte américain…). Sa seule communauté d’appartenance, c’est celle de la musique et celle du progressisme. Éloquente à cet égard est la chanson //Paradigm//, seule allusion aux origines de ses parents dans l’ensemble de sa discographie : //« Je suis née de deux immigrants qui savaient pourquoi ils étaient là »//. Point. Tout le reste de la chanson parle de citoyenneté. | Je précise que la poésie d’Ani Difranco ne contient aucune référence explicite au judaïsme ou à la judéïté, tout au plus aux valeurs du socialisme (c'est peut-être équivalent dans le contexte américain…). Sa seule communauté d’appartenance, c’est celle de la musique et celle du progressisme. Éloquente à cet égard est la chanson //Paradigm// (2005). Dans l’ensemble de sa discographie, c'est la seule allusion aux origines de ses parents (« italienne et juive-américaine », d’après certains sites) : //« Je suis née de deux immigrants qui savaient pourquoi ils étaient là »//. Point. Tout le reste de la chanson parle de citoyenneté. |
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{{ youtube>Npu-AG7LGYE }} | {{ youtube>UNVo_L0tUbI?start=5 }} |
La chanson //**Paradigm**// (2005), chantée à Paris en octobre 2007.\\ <wrap em>Traduction en préparation</wrap> | La chanson //**Paradigm**//, chantée à Paris en octobre 2007.\\ <wrap lo>(activer les sous-titres…)</wrap> |
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Bien sûr dans le contexte américain, une telle célébration des idéaux socialistes peut être vue comme un marqueur sociologique : le socialisme est considéré peu ou prou comme une minorité religieuse. C’était le sous-texte de toutes ces chansons sur l’Amérique des années George W. Bush, que j’ai toujours écouté avec des oreilles françaises, comme si elles émanaient de la tradition majoritaire - « républicaine » dans notre sens à nous - alors qu’elles émanaient spécifiquement du camps //démocrate//.\\ | Bien sûr dans le contexte américain, une telle célébration des idéaux socialistes peut être vue comme un marqueur sociologique : le socialisme est considéré peu ou prou comme une minorité religieuse. C’était le sous-texte de toutes ces chansons sur l’Amérique des années George W. Bush, que j’ai toujours écouté avec des oreilles françaises, comme si elles émanaient de la tradition majoritaire - « républicaine » dans notre sens à nous - alors qu’elles émanaient spécifiquement du camps //démocrate//.\\ |
C'était aussi le sous-texte de cette phrase curieuse, où la chanson culmine : //**« Il y a un paradoxe dans tout paradigme »**//. Proclamation d’un démocratisme //épistémologique//, que je n’ai jamais songé à associer au judaïsme. C’était pourtant //self-evident//. | C'était aussi le sous-texte de cette phrase curieuse où la chanson culmine : //**« Il y a un paradoxe dans tout paradigme »**//. Proclamation d’un démocratisme //épistémologique//, que je n’ai jamais songé à associer au judaïsme. C’était pourtant //self-evident//. |
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===== L'Europe, ou l'enfermement dans des paradigmes ===== | ===== L'Europe, ou l'enfermement dans des paradigmes ===== |
De ces enfermements découlent toutes les névroses familiales, l’équation insoluble de la masculinité, dont il m’a fallu faire l'archéologie[[fr:glossaire:archeologie|*]] en marge de mon enquête. Enfant, j’étais peut-être un virtuose de l’institution scolaire, mais j’en étais totalement captif. Malgré tout le « capital culturel » dont ma famille m’avait doté, j’étais bien incapable de dominer ces savoirs scolaires, d'en tirer une perspective incarnée sur le monde, ménageant la possibilité d’une sexualité durable (voir la chanson [[fr:valoriser:scenographie:ani_difranco:puddle_dive|Puddle Dive]]). | De ces enfermements découlent toutes les névroses familiales, l’équation insoluble de la masculinité, dont il m’a fallu faire l'archéologie[[fr:glossaire:archeologie|*]] en marge de mon enquête. Enfant, j’étais peut-être un virtuose de l’institution scolaire, mais j’en étais totalement captif. Malgré tout le « capital culturel » dont ma famille m’avait doté, j’étais bien incapable de dominer ces savoirs scolaires, d'en tirer une perspective incarnée sur le monde, ménageant la possibilité d’une sexualité durable (voir la chanson [[fr:valoriser:scenographie:ani_difranco:puddle_dive|Puddle Dive]]). |
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Telle est la condition anthropologique de l’Europe, qui explique aussi sa violence. Une condition difficile à saisir de l’extérieur, qui demeure opaque depuis les mondes non-européens (mais dont l’Islam a toujours su s’accommoder, contrairement à ce que suggère le courant dit « décolonial »). | Telle est la condition anthropologique de l’Europe[[fr:glossaire:europe|*]], qui explique aussi sa violence. Une condition difficile à saisir de l’extérieur, qui demeure opaque depuis les mondes non-européens (mais dont l’Islam a toujours su s’accommoder, contrairement à ce que suggère le courant dit « décolonial »[[fr:glossaire:decolonial|*]]). |
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===== Une boussole vers le monothéisme ===== | ===== Une boussole vers le monothéisme ===== |
Comme beaucoup d’adolescents, j’avais les antennes braquées sur la production musicale. Chaque semaine j’empruntais à la médiathèque une dizaine de CDs, pour sélectionner jalousement quelques artistes, définissant ainsi ma vision du monde (ou plutôt son //audition//). Mais vers le printemps 1996, Ani Difranco arrive dans ma bibliothèque, rafle d'emblée la plus grande part de mon temps d'écoute. Une position quasi-monopolistique, qu'elle conservera jusqu'à ma conversion à l'islam dix ans plus tard. | Comme beaucoup d’adolescents, j’avais les antennes braquées sur la production musicale. Chaque semaine j’empruntais à la médiathèque une dizaine de CDs, pour sélectionner jalousement quelques artistes, définissant ainsi ma vision du monde (ou plutôt son //audition//). Mais vers le printemps 1996, Ani Difranco arrive dans ma bibliothèque, rafle d'emblée la plus grande part de mon temps d'écoute. Une position quasi-monopolistique, qu'elle conservera jusqu'à ma conversion à l'islam dix ans plus tard. |
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Donc des quinze premiers albums sortis entre 1990 et 2006, je connais chaque mot, chaque note, et même chaque inflexion de voix, telle que fixée dans la version studio. Après 2007, ce n’est plus pareil. Je connais encore l’album de 2008, beaucoup moins celui de 2012, et à peine les suivants. Mais ce corpus « canonique »((Les quinze albums parus entre 1990 et 2006 sont couverts par une anthologie prénomée //[[https://youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_m1hNGjbDgn7oXvzqAXmCz-32yiAU7b-Q0&feature=shared|Canon]]// - une sorte de « Best of » sorti en 2007, justement l’année de ma conversion. Ani baisse ensuite le rythme elle-même pour des raisons familiales (naissance de ses enfants). Les albums suivants sortent en 2008, 2014, 2017, 2021 et 2024.)) des quinze premiers albums reste gravé dans ma mémoire, d’autant plus que je l’associe à des moments décisifs de ma vie et de mon terrain. J’en extrais sans difficulté toutes sortes de citations, dont l’évocation suffit à me mettre en transe. Exactement comme je devrais le faire avec le Coran : | {{anchor:canon}} |
| {{ :fr:valoriser:images:ani_canon.jpg?nolink |Canon, le Best Of d'Ani Difranco}} |
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> //« Ceux à qui Nous avons donné le Livre le reconnaissent comme ils reconnaissent leurs enfants. »// ([[fr:theologie:coran:002:146|Coran 2:146]]). | //[[https://youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_m1hNGjbDgn7oXvzqAXmCz-32yiAU7b-Q0&feature=shared|Canon]]// est un //best of// des meilleures chansons d'Ani Difranco, sorti en 2007 (soit précisément l’année de ma conversion). Une des définitions du mot //canon// dans le Petit Robert : //« Ensemble des livres reconnus par les Églises chrétiennes comme appartenant à la Bible. »//. Il couvre quinze albums solo sortis entre 1990 et 2006. Les suivants sortent en 2008, 2014, 2017, 2021 et 2024. Donc Ani elle-même était sur le point de baisser le rythme pour des raisons familiales (naissance de ses enfants). |
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J’entretiens d’ailleurs le même rapport aux carrefour de [[fr:comprendre:contextes:hawdh_al-ashraf|Hawdh al-Ashraf]], à ces trottoirs que j’ai tant fréquentés entre 23 et 30 ans - trois mois par an environ, et le reste du temps par la pensée. Trottoirs que je fréquente jusqu’à aujourd’hui comme un somnambule, sans vraiment croire à leur disparition du fait de la guerre. | > [[fr:theologie:coran:002:146|Coran 2:146]] : //« Ceux à qui Nous avons donné le Livre le reconnaissent comme ils reconnaissent leurs enfants. »// |
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La musique d’Ani forme une sorte de Thorah, et les histoires de mon terrain une sorte d’Évangile (section [[fr:Comprendre:]]). Faute d’avoir pu depuis vivre autre chose, le film et la bande son restent indissociablement intriqués. Ces images et ces idées, la prose coranique aurait du les coloniser depuis longtemps, renvoyant les accords d'Ani au second plan. Pourtant ils m’obsèdent jusqu’à ce jour, et je reste ainsi prisonnier de la sociologie des années 2000. Mais ce n’est pas juste moi, c’est mon pays tout entier : prisonnier de « l’anthropologie de l’islam »[[fr:glossaire:anthropologie_de_l_islam|*]], et otage des musulmans diplômés[[fr:glossaire:musulman_diplome|*]]. Les prises d’otage du 7 octobre, et ses conséquences terrifiantes pour le peuple Palestinien((Voir [[fr:valoriser:scenographie:ani_difranco:gaza|Ani et Gaza]] : son commentaire sur Facebook il y a quelques semaines (découvert en préparant cette page), et le billet sur la Gauche qu'il m'a inspiré.)), s'inscrivent à mes yeux dans cette continuité. | De ces quinze premiers albums sortis entre 1990 et 2006, je connais chaque mot, chaque note, et même chaque inflexion de voix, telle que fixée dans la version studio. Après 2007, ce n’est plus pareil. Je connais encore l’album de 2008, beaucoup moins celui de 2012, et à peine les suivants. Mais ce corpus « canonique » reste gravé dans ma mémoire, d’autant plus que je l’associe à des moments décisifs de ma vie et de mon terrain (voir la chanson //[[fr:atelier:methodologie:Dilate]]//). J’en extrais sans difficulté toutes sortes de citations, dont l’évocation suffit à me mettre en transe. Exactement comme je devrais le faire avec le Coran… |
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| J’entretiens d’ailleurs le même rapport à mon terrain yéménite (section [[fr:Comprendre:]]), sur le carrefour de [[fr:comprendre:contextes:hawdh_al-ashraf|Hawdh al-Ashraf]], à ces trottoirs que j’ai tant fréquentés entre 23 et 30 ans (trois mois par an environ, et le reste du temps par la pensée). Trottoirs que je fréquente jusqu’à aujourd’hui comme un somnambule, sans vraiment croire à leur disparition du fait de la guerre. La musique d’Ani forme une sorte de Torah, et les histoires de mon terrain une sorte d’Évangile. Faute d’avoir pu depuis vivre autre chose, le film et la bande son restent intriqués. |
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| Ces images et ces idées, la prose coranique aurait dû les coloniser depuis longtemps, renvoyant les accords d'Ani au second plan, pourtant ils m’obsèdent jusqu’à ce jour. **Je reste ainsi prisonnier de la sociologie des années 2000.** Ce n’est pas juste moi, mais mon pays tout entier : prisonnier de « l’anthropologie de l’islam »[[fr:glossaire:anthropologie_de_l_islam|*]], et otage des musulmans diplômés[[fr:glossaire:musulman_diplome|*]]. Les prises d’otage du 7 octobre, et ses conséquences terrifiantes pour le peuple palestinien((Voir [[fr:valoriser:scenographie:ani_difranco:gaza|Ani et Gaza]] : son commentaire sur Facebook il y a quelques semaines <wrap lo>(découvert en préparant cette page)</wrap>, et le billet qu'il m'a inspiré.)), s'inscrivent à mes yeux dans cette continuité. |
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