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[[wpfr>Ali Abdallah Saleh|{{fr:comprendre:images:enquete:badge-ali-saleh.jpg |Ali Abdallah Saleh (portrait officiel)}}]] | [[wpfr>Ali Abdallah Saleh|{{fr:comprendre:images:enquete:badge-ali-saleh.jpg |Ali Abdallah Saleh (portrait officiel)}}]] |
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//Le 4 décembre 2017, Ali Abdallah Saleh<sup>[[wpfr>Ali Abdallah Saleh| ]]</sup>est mort. Il était arrivé au pouvoir en 1978, deux ans avant ma naissance, dans un pays dont je n’ai connu l’existence qu’à l’âge de dix-huit ans, parmi une liste de pays où l’on parlait l’arabe. Cinq ans plus tard, après une reconversion vers des études d’anthropologie, je partais là-bas pour trois mois, de juillet à octobre 2003, pour y faire mon premier terrain.\\ | //Le 4 décembre 2017, Ali Abdallah Saleh<sup>[[wpfr>Ali Abdallah Saleh| ]]</sup>est mort. Il était arrivé au pouvoir en 1978, deux ans avant ma naissance, dans un pays dont je n’ai connu l’existence qu’à l’âge de dix-huit ans (parmi une liste de pays où l’on parlait l’arabe). Cinq ans plus tard, après une reconversion vers des études d’anthropologie, je repartais là-bas pour mon premier terrain (juillet-octobre 2003).\\ |
Ali Abdallah Saleh était président du Yémen. Il y avait son portrait à l’aéroport, sur de grands panneaux publicitaires et en pleine page dans les journaux ; accroché dans toutes les institutions publiques, bien sûr, et parfois aussi dans les boutiques des avenues.\\ | Ali Abdallah Saleh était président du Yémen. Il y avait son portrait à l’aéroport, sur de grands panneaux publicitaires et en pleine page dans les journaux ; accroché dans toutes les institutions publiques, bien sûr, et parfois aussi dans les boutiques des avenues.\\ |
Ali Abdallah Saleh était toujours président en juillet 2010, lors de mon arrivée pour mon septième séjour, dont je ne savais pas encore qu’il serait le dernier.// | Ali Abdallah Saleh était toujours président en juillet 2010, lors de mon arrivée pour mon septième séjour, dont je ne savais pas encore qu’il serait le dernier.// |
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J’arrive à Taez un jeudi soir, le 22 juillet 2010. Le lendemain en fin de matinée, je fais le tour de la maison toquer à la porte de Yazid, afin que nous nous rendions ensemble à la mosquée. Yazid grogne derrière la fenêtre, me dit d’attendre cinq minutes le temps qu’il se lave. Puis le voilà qui sort tiré à quatre épingles, un badge à sa boutonnière avec le portrait du Président. Yazid arbore un sourire coquin, comme un enfant qui vient de faire une bêtise. Je prends ça pour une blague, ce ne peut pas être autre chose : il a fait ça pour me tester… //« Qu’est-ce que c’est que ça ?! »//, dis-je en riant, et je lui enlève le badge d’autorité. Yazid le remet dans sa poche et nous partons à la mosquée. | J’arrive à Taez un jeudi soir (22 juillet 2010). Le lendemain en fin de matinée, je fais le tour de la maison pour toquer à la porte de Yazid, afin que nous nous rendions ensemble à la mosquée. Yazid grogne derrière la fenêtre, me dit d’attendre cinq minutes le temps qu’il se lave. Puis le voilà qui sort tiré à quatre épingles, un badge à sa boutonnière avec le portrait du Président. Yazid arbore un sourire coquin, comme un enfant qui vient de faire une bêtise. Je prends ça pour une blague, ce ne peut pas être autre chose : il a fait ça pour me tester… //« Qu’est-ce que c’est que ça ?! »//, dis-je en riant, et je lui enlève le badge d’autorité. Yazid le remet dans sa poche et nous partons à la mosquée. |
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==== Résumé des épisodes précédents ==== | ==== Résumé des épisodes précédents ==== |
Dans cette petite histoire, quelle est la structure qui relie cette fratrie, le CNRS, le portrait du Président et moi ? | Dans cette petite histoire, quelle est la structure qui relie cette fratrie, le CNRS, le portrait du Président et moi ? |
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==== Les effets de mes affects === | ==== Une démarche scientifique === |
Revenons d’abord à cette question méthodologique fondamentale, que je posais dans l’un de mes premiers textes en février 2004 :\\ <wrap lo>([[fr:comprendre:textes:cargaison:lecon_de_florence_weber|« Le Za’îm d’une génération »]], en haut de la page 2)</wrap> | Revenons d’abord à cette question méthodologique fondamentale, que je posais dans l’un de mes premiers textes en février 2004 : |
> //1. Ai-je vraiment observé plus que le simple effet de ma présence sur le terrain ?\\ 2. Suis-je en mesure de contrôler les effets de mes affects sur mes résultats ?// | > //1. Ai-je vraiment observé plus que le simple effet de ma présence sur le terrain ?\\ 2. Suis-je en mesure de contrôler les effets de mes affects sur mes résultats ?// |
Et [[fr:explorer:auteurs:florence_weber|Florence Weber]], alors ma tutrice à l’ENS, gribouillait dans la marge cette réponse <wrap lo>(en bas de la page 2)</wrap> : | Et [[fr:explorer:auteurs:florence_weber|Florence Weber]], alors ma tutrice à l’ENS, gribouillait dans la marge cette réponse : |
> //La question se divise en deux :\\ - Effet de mes affects sur l’observation = énorme.\\ - Effet de mes affects sur l’analyse = nulle.// | > //La question se divise en deux :\\ - Effet de mes affects sur l’observation = énorme.\\ - Effet de mes affects sur l’analyse = nulle.// |
| > <WRAP lo rightalign> [[fr:comprendre:textes:cargaison:lecon_de_florence_weber|« Le Za’îm d’une génération »]], annoté par Florence Weber\\ (voir en haut et en bas de la page 2).</WRAP> |
//Nulle//. Florence Weber ne dit pas : //« l’influence est moindre »//. Elle ne dit pas : //« elle est évitable par 500 pages d’introspection, si vous faites une psychanalyse en parallèle »//. Non. Elle dit : si vous vous en donnez les moyens, si vous affrontez lucidement vos matériaux, alors l’influence est //nulle//. Voilà la réflexivité d’enquête[[fr:glossaire:reflexivite|*]] façon Florence Weber, et c’est dans cet esprit que j’écris ma maîtrise.\\ | //Nulle//. Florence Weber ne dit pas : //« l’influence est moindre »//. Elle ne dit pas : //« elle est évitable par 500 pages d’introspection, si vous faites une psychanalyse en parallèle »//. Non. Elle dit : si vous vous en donnez les moyens, si vous affrontez lucidement vos matériaux, alors l’influence est //nulle//. Voilà la réflexivité d’enquête[[fr:glossaire:reflexivite|*]] façon Florence Weber, et c’est dans cet esprit que j’écris ma maîtrise.\\ |
Sauf qu’une fois le mémoire déposé ([[fr:comprendre:moments:#juin 2004]]), quelque chose craque dans ma vie intime, car il m’est inconcevable de ré-éditer l’aventure. Je crois toujours aux sciences sociales, plus que jamais en fait. Mais si l’objectivité existe, si je l’ai touchée du doigt, alors je dois retourner là-bas. Même si je dois pour cela m’avouer « homosexuel ». | Sauf qu’une fois le mémoire déposé ([[fr:comprendre:moments:#juin 2004]]), quelque chose craque dans ma vie intime, car il m’est inconcevable de ré-éditer l’aventure. Je crois toujours aux sciences sociales, plus que jamais en fait. Mais si l’objectivité existe, si je l’ai touchée du doigt, alors je dois retourner là-bas. Même si je dois pour cela m’avouer « homosexuel ». |
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Dans cette histoire, la structure qui relie s’appelle [[fr:comprendre:personnes:waddah|Waddah]]. Cousin de Yazid d’une branche plus privilégiée, issue d’une autre femme du grand-père maternel, dont plusieurs enfants avaient fait carrière dans la Capitale (voir l’histoire de [[fr:comprendre:contextes:maryam|Maryam]]). Quand Waddah avait terminé ses études secondaires, une grande tante lui avait trouvé un poste dans la Capitale, employé dans une administration pour le compte de son « Oncle », un cadre du Régime. Il y était depuis quelques années à peine à l’époque de ma maîtrise, il avait encore la nostalgie du quartier. Et c’est un rôle bien particulier qu’avait joué Waddah, ou que je lui avais fait jouer plutôt, vers la fin de ce premier séjour : | Dans cette histoire, la structure qui relie s’appelle [[fr:comprendre:personnes:waddah|Waddah]]. Cousin de Yazid d’une branche plus privilégiée, issue d’une autre femme du grand-père maternel, dont plusieurs enfants avaient fait carrière dans la Capitale (voir l’histoire de [[fr:comprendre:contextes:maryam|Maryam]]). Quand Waddah avait terminé ses études secondaires, une grande tante lui avait trouvé un poste dans la Capitale, employé dans une administration pour le compte de son « Oncle », un cadre du Régime. Il y était depuis quelques années à peine à l’époque de ma maîtrise, il avait encore la nostalgie du quartier. Et c’est un rôle bien particulier qu’avait joué Waddah, ou que je lui avais fait jouer plutôt, vers la fin de ce premier séjour : |
> //[[fr:comprendre:moments:#octobre 2003|4 octobre 2003, 6h du matin.]]// | |
> //Dans la Capitale Sanaa, un ancien du quartier avec lequel je parle depuis 48 heures me réveille à l’aube pour me poser une question, que j’interprète sur le moment comme une proposition sexuelle. Après une réflexion d’une heure environ, au cours de laquelle je revisionne l’ensemble de mon séjour, je décide d’accepter cette proposition. Ce geste ouvre la voie à mon retour en France et à la rédaction de ma maîtrise (//[[fr:comprendre:textes:academia:maitrise|Le Za'îm et les frères du quartier…]]//).// | > **4 octobre 2003, 6h du matin.** |
| > Dans la Capitale Sanaa, un ancien du quartier avec lequel je parle depuis 48 heures me réveille à l’aube pour me poser une question, que j’interprète sur le moment comme une proposition sexuelle. Après une réflexion d’une heure environ, au cours de laquelle je revisionne l’ensemble de mon séjour, je décide d’accepter cette proposition. Ce geste ouvre la voie à mon retour en France et à la rédaction de ma maîtrise, //Le Za'îm et les frères du quartier…// |
| ><WRAP rightalign>[[fr:comprendre:personnes:waddah:recit_b|Récit B]]</WRAP> |
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Tel était dans mon enquête le visage du régime : un régime politique (lié à l’État yéménite) et indissociablement aussi épistémologique (lié aux sciences sociales). M’étant construit avec cette honte, il m’était simplement inconcevable de porter ce badge - pour autant j’assumais parfaitement mon histoire. D’ailleurs Waddah était là aussi, pour ces palabres de l’automne 2010, comme il avait été là deux ans plus tôt, lors de mes adieux en grande pompe [[fr:comprendre:personnes:waddah:video|devant la caméra]]. Tout le monde voulait trouver une solution en fait - à part Ziad qui persistait à être fou, à part moi qui persistais dans mes analyses. | Tel était dans mon enquête le visage du régime : un régime politique (lié à l’État yéménite) et indissociablement aussi épistémologique (lié aux sciences sociales). M’étant construit avec cette honte, il m’était simplement inconcevable de porter ce badge - pour autant j’assumais parfaitement mon histoire. D’ailleurs Waddah était là aussi, pour ces palabres de l’automne 2010, comme il avait été là deux ans plus tôt, lors de mes adieux en grande pompe [[fr:comprendre:personnes:waddah:video|devant la caméra]]. Tout le monde voulait trouver une solution en fait - à part Ziad qui persistait à être fou, à part moi qui persistais dans mes analyses. |
Pourtant dans nos discussions, il arrivait à Fuwwâz de douter parfois. Exilé depuis sept ans dans un pays développé, quelque chose de son propre pays semblait lui échapper par moments. Exactement comme Waddah à Sanaa en 2003, lors de nos premières discussions les 2 et 3 octobre. Pour Waddah aussi, il était insupportable de sentir que quelque chose lui échappait, dans les rapports de ce Français avec son propre quartier. D’où son geste au matin du troisième jour, sa démarche de me tester au réveil. Bien sûr l’incident ne pouvait se reproduire, avec personne d’autre. Mais à un certain stade Fuwwâz ne m’a plus contacté, et il ne passait plus dans le quartier de Yazid. Fuwwâz était toujours à Taez, mais il se concentrait sur ses propres parents. | Pourtant dans nos discussions, il arrivait à Fuwwâz de douter parfois. Exilé depuis sept ans dans un pays développé, quelque chose de son propre pays semblait lui échapper par moments. Exactement comme Waddah à Sanaa en 2003, lors de nos premières discussions les 2 et 3 octobre. Pour Waddah aussi, il était insupportable de sentir que quelque chose lui échappait, dans les rapports de ce Français avec son propre quartier. D’où son geste au matin du troisième jour, sa démarche de me tester au réveil. Bien sûr l’incident ne pouvait se reproduire, avec personne d’autre. Mais à un certain stade Fuwwâz ne m’a plus contacté, et il ne passait plus dans le quartier de Yazid. Fuwwâz était toujours à Taez, mais il se concentrait sur ses propres parents. |
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==== Épilogue ==== | |
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Isolé dans mon hôtel, avec Ammar pour ultime interlocuteur, je ne faisais que travailler ma thèse, et nous sortions ensemble chaque après-midi, marcher sur les hauteurs du Djébel Sabir. Avec lui je reprenais toute mon enquête, toute l’histoire de leur famille et surtout de Nabil, dont Ammar avait été si proche, et auquel à l’évidence il m’associait. De ces discussions souvent intimes, j’ai tiré l’analyse de systémique familiale rédigée les années suivantes ([[fr:comprendre:textes:cargaison:l_ethnologue_et_les_trois_freres|« L’ethnologue et les trois frères de Taez, ou la chute des figures charismatiques dans le Yémen des années 2000 »]]). Au fond à ma manière à travers ce texte, à travers la figure de Nabil, j’avais fini par porter le badge du Régime. | |
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| ===== Épilogue ===== |
[[fr:comprendre:|{{ fr:comprendre:images:touristiques:ammar-qahira-medaillon.jpg |Retour Accueil de Comprendre.}}]] | [[fr:comprendre:|{{ fr:comprendre:images:touristiques:ammar-qahira-medaillon.jpg |Retour Accueil de Comprendre.}}]] |
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| Isolé dans mon hôtel, avec Ammar pour ultime interlocuteur, je ne faisais que travailler ma thèse, et nous sortions ensemble chaque après-midi, marcher sur les hauteurs du Djébel Sabir. Avec lui je reprenais toute mon enquête, toute l’histoire de leur famille et surtout de Nabil, dont Ammar avait été si proche, et auquel à l’évidence il m’associait. De ces discussions souvent intimes, j’ai tiré l’analyse de systémique familiale rédigée les années suivantes ([[fr:comprendre:textes:cargaison:l_ethnologue_et_les_trois_freres|« L’ethnologue et les trois frères de Taez, ou la chute des figures charismatiques dans le Yémen des années 2000 »]]). Au fond à ma manière à travers ce texte, à travers la figure de Nabil, j’avais fini par porter le badge du Régime. |
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Ali Abdallah Saleh est mort le 4 décembre 2017, soit encore sept années plus tard - mais sept années de révolution, de troubles, et finalement de guerre. Poussé vers la sortie en 2012, sous pression du Conseil de Coopération du Golfe, son pouvoir s’est éteint peu à peu comme une étoile déclinante, en décalage avec son temps. Mais la plupart des observateurs ne le comprenaient pas, et la tragédie est surtout venue de là. Yéménites comme étrangers, les observateurs enrageaient que Saleh continue en coulisses de tirer les ficelles : on restait persuadé que la situation finirait par retomber entre ses mains, et finalement rassuré quelque part par cette perspective. Le Yémen a touché le fond de cette manière, par l’attente toujours prolongée d’un retour au //statu quo ante//. Aussi, l’instant de sa mort fut un véritable choc : Saleh n’était pas censé mourir. Comme Nabil, comme ces hommes incarnant la //structure qui relie//, dont l’ombre sera refoulée jusqu’au dernier instant. Pour moi cependant, pour mon écriture, ce fut une libération… | Ali Abdallah Saleh est mort le 4 décembre 2017, soit encore sept années plus tard - mais sept années de révolution, de troubles, et finalement de guerre. Poussé vers la sortie en 2012, sous pression du Conseil de Coopération du Golfe, son pouvoir s’est éteint peu à peu comme une étoile déclinante, en décalage avec son temps. Mais la plupart des observateurs ne le comprenaient pas, et la tragédie est surtout venue de là. Yéménites comme étrangers, les observateurs enrageaient que Saleh continue en coulisses de tirer les ficelles : on restait persuadé que la situation finirait par retomber entre ses mains, et finalement rassuré quelque part par cette perspective. Le Yémen a touché le fond de cette manière, par l’attente toujours prolongée d’un retour au //statu quo ante//. Aussi, l’instant de sa mort fut un véritable choc : Saleh n’était pas censé mourir. Comme Nabil, comme ces hommes incarnant la //structure qui relie//, dont l’ombre sera refoulée jusqu’au dernier instant. Pour moi cependant, pour mon écriture, ce fut une libération… |
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| //« J'y suis pour rien! Je suis mort! »// (avril 2018) |
| [[fr:comprendre:textes:cargaison:billet_mediapart|{{ :fr:comprendre:images:guerre:alisaleh-pour-rien-2018.jpg?nolink&200 |Photo-montage reçu en avril 2018}}]] |
| [[fr:comprendre:textes:cargaison:billet_mediapart|Billet Mediapart sur la mort d'Ali Saleh]] |
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<WRAP rightalign lo> 1-3 octobre 2023 </WRAP> | <WRAP rightalign lo> 1-3 octobre 2023 </WRAP> |