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La Mosquée de Paris
Le 2 octobre 2026
(en lien avec la notice d’accueil : « Anthropologue et imam »)
Je me suis inscrit à la Grande Mosquée de Paris en 2023, seize ans après ma conversion à l’islam (2007), dix ans après l’abandon de ma thèse (2013), et après l’échec d’une tentative d’expatriation en Arabie Saoudite (2022). S’il existait un seul autre lieu en France, pour me former sans tourner le dos à Taez, nul doute que je l’aurais trouvé.
Lors de mon premier séjour dans cette ville, il y a maintenant vingt-trois ans, j’ai fait l’expérience anticipée d’une injustice à venir, qui n’avait pas encore de nom : le viol de l’observateur1) inhérent aux Printemps Arabes*. Septembre 2003 : l’injustice de ce moment où mes interlocuteurs, après avoir consenti à collaborer à l’enquête et pris position sur le plateau de tournage, font brusquement sauter le disjoncteur général. À cet instant, le statut de l’observateur change : la « capacité » (ahliyya, au sens des usul al-fiqh) qu’on lui prête à se convertir ou pas. Réputé perdu pour la cause de l’islam, l’observateur devient la propriété de tous : chacun peut venir lui parler, répondre à ses questions, adopter sous son regard des postures avantageuses, de libre penseur ou de « révolutionnaire ». L’œil de l’observateur rapidement saturé, la démarche ethnographique* est menacée dans ses fondements. D’où l’épilogue de ce premier séjour (au mois d’octobre), qui me permet de capturer la scène dans mon mémoire de maîtrise - ce qui causera des ennuis à certains2) dix ans plus tard, lorsque cette société basculera dans le chaos.
De tout cela, dans le cadre associatif français, aucun enseignant n’a jamais rien voulu savoir. C’est bien naturel, car tous les enseignants du monde associatif s’expriment à partir d’une légitimité « hybride » :
• soit une éducation islamique reçue dans le pays d’origine, suivie d’une réussite professionnelle dans l’économie du travail qualifié (c’est le mode « frère mus’ ») ;
• soit une couteuse démarche d’étude « au pays de l’islam » (c’est le mode « salaf’ »)3), qui implique aussi une part de traduction / reconstruction.
En réalité, la traduction de l’islam dans le langage des sciences sociales a toujours pour conséquence l’échec du témoignage. Et ce pour des raisons épistémologiques fondamentales : « la totalité de l'esprit* ne peut pas se transporter dans une partie de l'esprit »GB3. Mais c’est inévitable en contexte minoritaire : les responsables associatifs vendent de l’anthropologie de l’islam*, qui suppose le viol de l’observateur. Aucun ne veut jamais savoir pourquoi la destruction de Taez le concerne lui. Ni chercher à comprendre en quoi notre rencontre avec Ziad - l’expert-comptable « schizophrène » et l’anthropologue « homosexuel » - s’apparente à la rencontre du Prophète Lût avec l’Ange (11:77). Il est toujours plus simple d’en rester à une vision objectiviste* concernant ce bas monde, plus simple de ne pas reconstruire la « structure qui relie »GB5. Plus simple d’invoquer des « finalités de la religion » (maqasid), élaborées quelque part vers la fin du Moyen-Âge, de traiter toute situation nouvelle (nâzila) avec du sparadrap. La mise en valeur d’une trajectoire charismatique l’exige, qui constitue de toute façon l’essentiel du message.
Dans ce contexte, la Mosquée de Paris présente un cadre incomparable pour la formation d’un musulman français. Et ce, précisément en vertu des contraintes de cette institution : un grand écart permanent entre coopération avec l’Algérie et tutelle des autorités françaises, entre orthodoxie sunnite et culture légitime des élites parisiennes. Exigeant un fonctionnement particulier, ce grand écart génère quelques désagréments mineurs : des décisions de dernière minute, une forme d’improvisation, des fautes d’orthographe dans les certificats (ou dans les posts Facebook, comme ci-dessus…). Mais ce grand écart ouvre surtout une incroyable liberté pour l’étudiant. Devant vous comme enseignants, certains des meilleurs éléments formés par l’Université Algérienne, qui savent parfaitement d’où ils s’expriment, où commence leur expertise et où elle s’arrête. Des enseignants qui vous font l’éloge des maqasid, d’autres qui détestent ce mot - et il vous reviendra de saisir pourquoi. Tous en tous cas se respectent et s’estiment, le cadre institutionnel les rappelant constamment aux réalités.
La Mosquée de Paris est comme le monde réel, en somme. Elle est comme le « régime » dont j’ai fait l’expérience, dans le Yémen des années 2000 ; hybride, à vrai dire, comme les situations vécues dans notre pays. Cette mosquée n’est pas une bulle, gagée sur telle trajectoire charismatique, ou l’humeur puritaine de tel quartier. Plutôt un bassin (hawdh), où chacun viendra s’abreuver librement. J’ai pu y étudier chaque week-end, trois années durant, ruminant toujours en arrière-plan mon « viol de l’observateur », entre la carte postale orientale et la com omniprésente - mais ces contraintes sont celles de notre temps. On ne s’en émeuvait pas outre mesure, dans ce lieu, le petit jeu de Mansour ne menaçait personne. Et chaque week-end, j’ai tiré de mes professeurs ce que j’ai pu. Certainement ma formation n’est pas complète, mais c’est bien ce cadre dont j’avais besoin.



















